Alphonse Benoit
Lycée polyvalent
L'Isle-sur-la-Sorgue
 

Rencontre avec Marion Brunet

mardi 4 avril 2017, par Manon Armand

Dans le cadre du projet CVLA « Rencontres d’auteurs », lundi 13 mars 2017, Marion Brunet est venue à la rencontre d’une classe de troisièmes Prépa Pro et d’une classe de secondes.
Marion Brunet est l’auteur de trois romans pour jeunes adultes, Frangine, La gueule du loup et Dans le désordre. Les élèves avaient lu ces trois œuvres et préparé la rencontre avec toutes sortes de questions. Les élèves de 3ème Prépa Pro, en atelier d’écriture, lui avaient écrit un texte de bienvenue qu’ils lui ont lu en préambule et qui l’a beaucoup touchée.

Dans les livres de Marion Brunet :

Dans les livres de Marion Brunet, il y a des scènes d’aventure, d’action, d’amour. Il y a des gros mots aussi et puis des meurtres, de l’humour et du suspens.
Il ya aussi : « Mais c’est bien trop beau pour qu’on reste enfermées ! »
Dans les livres de Marion Brunet, il y a de la violence et des échecs, des larmes et du sang : de l’extra drama !
Et puis il y a Basile qui meurt alors qu’on ne s’y attend pas.
Alors, dans les livres de Marion Brunet, il y aura aussi tout le temps qu’on va mettre pour accepter la mort de ce personnage aussi bon.
« Filme putain ! Ils l’ont buté… Le gamin, cadre sur le gamin ! »
Il y a Jeanne que j’aime, et puis il y a Basile qui l’aime, ou qui l’aimait.
Dans les livres de Marion Brunet, il y a des CRS qui interviennent, qui balancent des lacrymogènes, qui chargent les manifestants. Il y a des joints et de l’action. Des flics, des coups.
Il y a Marc qui veut tout le temps une cigarette et Jeanne qui engouffre une poignée de chips au paprika.
Il y a aussi ceux qui se taisent. Mais pas trop longtemps. « Et puis ils se mettent à rire, en salves béates, en complicité émue »
Il y a des souvenirs qui remontent, « quand j’étais petit, je devais être en CM1 ou CM2, un copain à moi a voulu parler au prof après la classe. Il avait un peu peur alors il m’a demandé de rester avec lui. »
Il y a Lou que j’aime, qui est timide, qui me fait penser à moi.
Il y a Marc aussi qui ne parle jamais de ses parents. Et puis… « Jules ferme les yeux en soupirant. »
Il y a Slimane que j’aime, car au fond il est le seul qui s’en sort bien.
Il y a ceux qui font peur, qui n’inspirent pas confiance…
Il y a des instants, comme allumer une clope et baisser la vitre à la manivelle.
Il y a Tonio, un peu bizarre mais décontracté.
Dans les livres de Marion Brunet, il y a parfois beaucoup d’amour.
Dans une famille par exemple.
Une famille avec deux enfants, une fille et un garçon et leurs deux mères.
« Je poserai mes mains dans la chair de ton sol, collerai ma joue aux troncs qui te jalonnent, goûterai tes fruits jusqu’à devenir autre jusqu’à devenir moi-même et me changer en île »
Il y a de l’aventure, des morts, des disputes d’amies et des manifs.
Il y a des pirogues, des rivières, des rapides, des forêts, des pays lointains.
Il y a une course poursuite. Il y a Lou, Mathilde et Fanja poursuivies dans la forêt par le Tatoué.
Jusqu’au village où « La vieille Rabéa ne pense pas, elle voit. »
Il y a Mathilde l’aventurière, qui me fait penser à moi.

Dans les livres de Marion Brunet, il y a le désordre, celui qui peut être dans une chambre, dans une famille, dans une classe ou dans votre tête.

Après cette lecture à plusieurs voix, le temps des questions et réponse est venu. Vous en trouverez la synthèse ci-dessous.

Inspiration et genèse

L’inspiration lui vient de scènes, de mélanges. Marion Brunet ne souhaite pas écrire des livres à thèmes. Elle aime qu’il y ait plusieurs entrées, plusieurs thèmes dans ses romans.
L’origine de La gueule du loup, est un souvenir de vacances à l’étranger alors qu’elle était jeune fille et avait surpris une conversation qui l’avait profondément choquée. Ce roman, pour elle, est plus un roman initiatique et un roman sur l’amitié qu’un roman sur le tourisme sexuel.

La scène originelle de Dans le désordre est celle de la mort de Basile et de ce qui se passe autour. Elle est issue de la mort d’un jeune militant italien, Carlos Juliani, tué par la police italienne lors des manifestations à Gènes en 2001, lors d’un contre sommet du G8.
Il se trouve qu’elle avait juste fini d’écrire cette scène lorsque le jeune Rémi Fraysse a été tué lors des manifestations contre le barrage de Sivens.
Elle n’a pas envie d’écrire des livres conseils mais c’est vrai que lorsqu’elle écrit, elle est dans la recherche de solution pour ses personnages. Par exemple, dans le cas de Frangine, même si ce texte ouvre des pistes pour résoudre certaines difficultés, plus que la question de l’homoparentalité, du harcèlement, c’est la question de la relation frère-sœur qui est au cœur du livre.
L’inspiration peut venir aussi de choses plus anciennes qu’on peut avoir écrites sans les avoir fait aboutir. Ensuite, il y a aussi tout ce qui échappe à l’auteur, tout ce qui naît sans qu’il en ait vraiment conscience. L’auteur arrive à découvrir des choses dans son livre grâce au regard des autres. Par exemple, en décortiquant Dans le désordre, une amie professeur de Lettres de Marion a trouvé des éléments de la tragédie classique tout au long du roman avec l’idée du chœur.

Autre exemple, dans La Gueule du Loup, le paysage s’assombrit pendant le roman, ce n’était pas forcément conscient au début mais cela fait partie d’un système narratif.
Dans la collection Exprim’ une bande son est présentée en début de chaque roman. Elle correspond à ce que l’écrivain a écouté pendant l’écriture du livre, ou à l’ambiance dans laquelle se trouvent les personnages, ce qu’ils écoutent... Elle peut aussi avoir un lien avec ce qui a inspiré l’auteur.

Psychologie des personnages

Pour Marion, il est important de mettre les personnages en opposition. Mettre en face à face des personnages différents permet de mieux les développer. Ainsi, on retrouve toujours un personnage timide qui va être confronté à un autre, plus aventureux...
Ces personnages n’ont pas de modèles dans la vraie vie, ils ne sont pas des copies de personnes que Marion connaît. Il y a des petites choses qui sont empruntées à certains ou à elle-même, mais pas entièrement. Marion explique aussi que les personnages sont souvent des facettes de soi, de ce qu’on a pu être à une époque car il est sûr qu’on ne construit pas une histoire sur du rien.

Les livres se suivent dans le sens où les personnages grandissent. Cela permet d’explorer des personnalités plus riches. Mais ce n’était pas une volonté préméditée de sa part.
La particularité de Frangine réside dans le système de narration où le narrateur n’est pas le héros de l’histoire mais celui qui raconte l’histoire de sa sœur.
Dans La gueule du loup, une autre particularité : les paragraphes en italiques sont la voix de Fanja, ils apparaissent avant que le personnage n’apparaisse lui-même dans l’histoire. Cette voix est là, dès le début pour dire au lecteur que l’histoire n’est pas une simple histoire de plage.

Marion Brunet, un être humain

Ce qu’elle aime, c’est arriver à provoquer quelque chose chez l’autre car c’est un sentiment magique que de déclencher des émotions.
Elle a fait plus d’une manifestation et Dans le désordre découle de son militantisme d’extrême- gauche. Elle-même n’a jamais vécu dans un squat mais elle a des amis qui en ont fait l’expérience. Elle n’a jamais vécu non plus une garde à vue mais elle estime qu’il est du rôle de l’écrivain que de se documenter et d’imaginer. Elle pense qu’on est pas obligé d’avoir vécu quelque chose pour en parler. Être auteur, c’est savoir se mettre dans la peau de n’importe quel personnage, comme un acteur.
Aujourd’hui, son évolution personnelle fait qu’elle va moins aux manifestations, elle vit une sorte d’usure. Son roman Dans le désordre est d’ailleurs un roman sur la perte, le deuil des illusions.
Un nouveau roman va sortir chez Albin Michel en 2018 : L’été circulaire.
Au début, Marion ne pensait pas écrire des livres pour la jeunesse mais pour elle, les limites entre les âges sont assez floues. Elle a conservé un lien privilégié avec sa propre adolescence, elle garde fortement la sensation des choses vécues pour la première fois et elle est convaincue que, même si l’époque et les codes changent, les adolescents restent des adolescents.

Elle a écrit ses premiers textes à l’âge de 10 ans. Elle a également écrit, juste après Frangine, un premier livre pour enfants, L’ogre au pull vert moutarde.
Elle a lu beaucoup, des choses très différentes. En ce moment, elle lit plutôt des romans noirs, qui sont un mouvement littéraire issu du polar et qui sert la critique sociale. Ses incontournables sont Les trois Mousquetaires de Dumas, La route de Cormac Mccarthy et puis John Fante, Joyce Carol Oates... et surtout, surtout, Maupassant, son grand maître. La difficulté qu’elle éprouve face à ces grands livres c’est qu’ils peuvent être à la fois moteurs ou inhibants.
Elle ne connaît pas vraiment l’angoisse de la page blanche, le pire pour elle est surtout le vide entre deux livres. En ce moment, c’est ce qu’elle ressent. Son prochain livre est en train de de prendre corps mais il n’est encore qu’un squelette, il va devoir s’incarner, il va falloir lui donner de la vie. C’est un vrai temps d’angoisse.
La littérature est une pratique très solitaire, aussi, elle aimerait peut-être un jour écrire un livre à quatre mains, avec des amis, un scénario de BD...
Il y a une réelle difficulté dans la vie d’écrivain et d’artiste en général : la plupart du temps, pour vivre, il faut un plan B car le statut de l’auteur fait qu’on est payé au pourcentage de ses livres vendus. Elle était éducatrice spécialisée jusqu’à il y a trois ans et comme elle a choisi de ne plus l’être, elle a besoin d’être payée pour ses rencontres. C’est pour cela qu’elle est aussi lectrice pour sa maison d’édition.

Style

Dans Frangine, il y a une vulgarité assumée dans les dialogues, mais cette vulgarité se trouve seulement dans les dialogues et elle est là pour servir le réalisme. On imaginerait en effet pas une altercation entre lycéens où l’on se traiterait de « Petit crétin ! » Sinon le vocabulaire familier qui est utilisé illustre le fait que c’est Joachim qui parle et qu’on est bien dans la tête de Joachim.
Le langage évolue de livre en livre : au fur et à mesure que les personnages vieillissent, la façon de s’exprimer change peu à peu. Ce n’est pas parce qu’en vieillissant on parle mieux, mais c’est parce qu’on gère mieux les espaces de langage et qu’on a mieux intégré les codes selon les situations.

Naissance d’un livre

Son dernier livre est fini, il fait l’objet de quelques retouches mais il ne sera publié qu’en janvier 2018, le temps entre écriture et parution est donc long.
Il peut y avoir des situations selon les périodes qui empêchent la vente d’un livre.
Ainsi, Frangine a été censuré. Le livre est sorti en plein milieu des débats sur « le mariage pour tous ». Au niveau des rencontres avec les lycéens, il n’a jamais rencontré de problème avec les élèves mais il y a eu parfois plus de difficultés avec certains adultes. Jusqu’au moment où il a été présenté au Rectorat qui l’a recommandé, pensant qu’il avait un réel intérêt pour les élèves. Le débat autour de ce livre s’était apaisé mais en ce moment, Marion perçoit qu’il y a un retour en arrière.
En pratique, quand un nouveau livre sort, seulement un nombre restreint d’exemplaires est d’abord imprimé, c’est ce qu’on appelle « la mise en place ». Ensuite, selon le nombre de livres vendus, on fait un réassort et donc on réimprime. Si le livre n’a pas rencontré de succès, le libraire renvoie ses invendus à l’éditeur. Ainsi, L’ogre au pull vert moutarde a été tiré à 12000 exemplaires, ce qui est conséquent. Par contre, La gueule du loup a été tiré à 6000 exemplaires « seulement ». Cette mévente est probablement liée à la couverture qui donne l’impression d’un livre très « girly » alors que ce n’est pas du tout son style. Il faut savoir que la couverture a un impact très fort sur les ventes et que dans un contrat signé avec l’éditeur, c’est toujours l’éditeur qui a le dernier mot pour ce qui concerne la couverture, alors que pour le titre, c’est l’auteur.
L’histoire de la naissance des titres de ses romans a été, à chaque fois, différente. Le titre a été trouvé directement pour La gueule du loup et il n’a jamais été changé. Pour Frangine, le choix a été beaucoup plus long et difficile et finalement, c’est l’éditeur qui a suggéré « Frangine ». Dans le désordre a eu un autre nom pendant toute l’écriture du roman qui était « Le sang des copains »... Mais en arrivant à la fin de l’écriture, Marion a été dérangée par ce titre, un peu trop explicite, qui faisait un peu trop référence à une chanson que peut-être les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent pas... alors, elle a isolé une phrase de Jeanne, l’héroïne qui parle à un moment de désordre pour le mettre en évidence.
Marion nous a enfin confié sa façon de travailler.

Il faut savoir que dans l’édition, on parle en nombre de signes et pas en nombre de pages. Il se trouve que son format de base est assez proche de ce qui est attendu.
Plus jeune, elle avait des carnets mais elle les a abandonné au profit de l’ordinateur et du traitement de texte car on a ainsi immédiatement l’effet livre. Elle a laissé le plaisir de la forme, c’est à dire la belle écriture sur un joli carnet qu’on n’ose pas raturer. Elle se consacre désormais au fond. Il faut qu’un écrivain puisse raturer, recommencer, barrer encore. Aussi, quand elle travaille, elle ouvre toujours en parallèle un dossier « page poubelle » où elle dépose les passages qui ne lui conviennent pas. C’est une façon de ne pas les perdre complètement car il peut arriver que ces passages trouvent une autre place à un autre moment du livre ou qu’elle puisse les reprendre plus tard pour qu’ils puissent alors fonctionner.
Au début, elle a envoyé partout et n’importe où son premier livre. Ce fonctionnement ne peut pas convenir. Il faut cibler la maison d’édition qui va être la bonne, il faut proposer son livre là où il peut trouver sa place. Marion a été conseillée pour trouver le bon éditeur et c’est ainsi que son premier livre a pu voir le jour.

La rencontre s’est achevée autour d’un verre de jus de fruit, quelques élèves ont encore pu parler avec Marion. Cette rencontre a été très appréciée. Les élèves se sont sentis très vite très à l’aise avec Marion et ont pu poser toutes les questions qu’ils avaient préparées... et toutes celles qui sont nées de l’échange. Pour la plupart, c’était la première fois qu’ils rencontraient un écrivain et qu’ils pouvaient se rendre compte de la réalité que revêt l’écriture d’un livre.
Maria Ferragut, la libraire du Passeur de l’Isle a également assisté à cette rencontre, ce qui a permis aux élèves de la connaître. Nous avons en effet le projet de la revoir bientôt afin qu’elle puisse nous parler du métier de libraire et des enjeux de l’édition. Elle reviendra donc bientôt au lycée et nous sommes déjà invités à aller la voir dans sa librairie.

 
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