Alphonse Benoit
Lycée polyvalent
L'Isle-sur-la-Sorgue
 

Compte rendu des interventions de Monsieur Thierry Vieville.

mardi 4 avril 2017, par Manon Armand

Dans le cadre du projet CVLA « Sensibiliser aux sciences », jeudi 2 mars 2017, le lycée a accueilli Monsieur Thierry Vieville, directeur de recherches en Neurosciences et chercheur en informatique à l’INRIA de Nice.
Il a animé deux tables rondes avec des 3èmes Prépa Professionnelles et des terminales Bac Pro et a fait deux conférences pour des premières scientifiques, des terminales littéraires et des terminales technologiques et scientifiques.
Vous trouverez ci-dessous une synthèse des interventions de la journée et des réponses apportées aux questions qui lui ont été posées.

Introduction

A l’heure du bouleversement que produit le numérique dans notre rapport au monde, Thierry Vieville a souhaité faire le point sur les différences entre notre cerveau et l’ordinateur, de manière à mettre en évidence, avec l’apport des neurosciences et du codage informatique, la différence entre notre cerveau et l’Intelligence Artificielle.
Les interventions de Mr Thierry Vieville avaient pour objectif d’ouvrir une réflexion sur ce que signifie la réalité du numérique dans notre société et les problèmes éthiques qu’elle peut entraîner.

En effet, nous sommes désormais dans une société où les personnes, qui ne comprennent pas comment fonctionne l’informatique, vont subir le numérique. Avec l’avènement de cette nouvelle société, deux catégories de personnes vont naitre.
Il y aura ceux qui « savent bien cliquer » et qui seront, en donnant leurs données, les serviteurs du numérique. Et il y aura ceux qui vont pouvoir choisir en sachant paramétrer leurs logiciels.

Le fil rouge de ses interventions a donc été la question de l’intelligence, question explorée à travers plusieurs volets : l’apport des neurosciences dans la connaissance du fonctionnement du cerveau, les questions éthiques, l’intelligence artificielle et la programmation, et enfin l’histoire de la connaissance et de l’intelligence.

1. Apport des neurosciences : physiologie et géographie du cerveau.

Notre cerveau est vieux de 2 ou 3 millions d’années. Il existe dans notre cerveau une partie animale innée, par exemple, les neurones grand-mère, qui permettent de pouvoir avoir l’impression d’avoir déjà vu une personne, de reconnaitre les visages. Ils ont certainement un lien avec la question de la proie et du prédateur : il est probable que ce sont les animaux qui ont eu les bonnes facultés cognitives qui ont survécu.
Exemple d’expérience : Demander à une personne de reconnaitre un animal sur des images qui défilent à 1/100ème de seconde.

Vu la rapidité du défilement, on pourrait imaginer que dans la logique statistique, la personne va reconnaitre, sur 1000 images, 500 images. La réalité montre qu’on en reconnait 999, ce qui signifie que notre cerveau est plus rapide que soi-même !
Et il se trouve qu’un primate aurait été encore plus rapide. Le cerveau a donc des mécanismes extrêmement rapides, mais ces mécanismes, si sophistiqués soient-ils, ne sont pas liés à l’intelligence.
Il apparaît aujourd’hui que l’intelligence est incarnée, qu’elle est très reliée aux émotions et à l’extérieur. Il est possible de visualiser l’activité cérébrale, pas de lire les pensées. Tout ce que l’on fait, est lié aux émotions qui sont elles liées à des comportements primaires. Il est intéressant de se référer à la roue de Plutchik pour réfléchir à la question des émotions.

Le cerveau a une géographie bien repérée (lire à ce sujet L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau) au point où on est capable de se connecter à certains centres. Par exemple, on sait repérer l’aire du cerveau qui correspond à la main et qui est la plus grande.

Les informaticiens ont changé les choses dans la connaissance que l’on a du cerveau : l’informatique s’implante dans le cerveau.
Ainsi, en plaçant des électrodes dans le cerveau, il est possible de suivre le mouvement du bras. Cela signifie que l’inversion est possible et que l’on peut brancher une prothèse bionique sur une personne en connectant des électrodes aux nerfs du bras. C’est ce que l’on a expérimenté à quelques reprises, notamment sur une soldate amputée d’un bras.
Le câblage réalisé l’a été de manière aléatoire, entraînant d’abord des mouvements aberrants du bras mais très vite, son cerveau a réappris les bonnes liaisons rendant possible une utilisation adéquate du bras.
De même, une autre expérience a été faite : celle de brancher un 3ème bras à un primate. Après un petit temps d’adaptation, il s’est mis à s’en servir avec profit.

La fracture entre réparation du handicap et la notion de l’humain augmenté apparaît alors.
De nombreux problèmes éthiques sont ainsi posés par cette avancée.

2. Questions éthiques.

Ces avancées de la science entraînent une modification de notre rapport au monde et interrogent sur l’émergence de la question du transhumanisme.
La question de la limite entre la réparation du handicap et la modification de l’homme pour l’amélioration de ses performances n’est en effet pas simple.
Il apparaît pour la science actuelle que la pensée humaine est incarnée : on ne pense pas sans émotion, on pense avec son corps, son métabolisme. Il est prouvé par exemple que nous utilisons tous nos sens pour voir.

Cela pose la limite du nombre de greffes que l’on peut placer sur une personne.
Il faut savoir aussi que les conséquences sur le plan psychologique sont réelles : il est arrivé que des personnes souhaitent qu’on leur retire leur prothèse, préférant être un handicapé plutôt qu’un monstre.
Une autre question se pose sur le plan économique. Le coût de ces prothèses bioniques est très lourd. La société est-elle prête à financer ces interventions ? Ces prothèses ne seront-elles réservées qu’à certains ?
La société a des choix à faire sur la santé car le monde a changé et dans cette perspective il faut également être conscient de la réalité du numérique et de ses conséquences sur le plan personnel.

Il faut savoir par exemple que grâce au calcul des données, les algorithmes de Facebook permettent de détecter la schizophrénie d’une manière très fiable, ceci en croisant simplement les données laissées par les utilisateurs.
Le cas de la jeune femme qui a appris par Facebook qu’elle était enceinte bien avant qu’elle ne s’en doute est un autre exemple : les calculs de ses données fait par les algorithmes avaient permis de voir que son comportement avait changé et de dire la raison de ce changement.

Le cabinet médical pourrait-il être remplacé par Facebook ? Serait-il possible de traiter la maladie psychiatrique avec des algorithmes ?
Dans certains cas, la détection précoce de certaines pathologies peut en effet être une façon de les traiter.
L’utilisation de la réalité virtuelle peut se révéler intéressante dans le traitement de certaines phobies, les limites résidant dans la coopération du patient.

Mais il faut réfléchir très sérieusement à la notion de confiance : l’algorithme de Facebook est sûr mais on n’est pas obligé de lui donner notre confiance.
Il faut également savoir que toutes les données que l’on laisse sur Facebook deviennent la propriété de Facebook.

Ainsi, il faut bien comprendre la nécessité d’être vigilant face aux nouvelles questions que pose la science : il ne faut pas laisser les scientifiques décider, sinon on va vers un état totalitaire.
Il faut au contraire rapprocher les scientifiques de la société civile, des citoyens.

3. L’intelligence artificielle et la programmation

Peut-on rendre une machine intelligente ?
Pour répondre à cette question, repensons au boulier qui servait à calculer et à la calculatrice dont on se sert tous les jours.
Qui est-ce qui calcule ? Vous, ou le boulier ? La réponse est : vous. Le boulier est un objet.
Qui est-ce qui calcule ? Vous, ou la calculatrice ? La réponse est : vous. La calculatrice est un objet, une machine.
Il n’y a pas d’intelligence dans la calculatrice, seulement des millions d’informations qui se connectent entre elles. Ce n’est pas parce qu’une machine fait des choses sophistiquées qu’elle est intelligente.
La première notion en informatique à retenir est qu’un ordinateur, ce n’est jamais qu’une machine, c’est une « intelligence » mécanique, ce n’est pas du vivant. Même un bébé comprend ça puisqu’il va allumer l’ordinateur, la télévision…mais jamais le chat !

Il faut comprendre que derrière un robot, il y a toujours un homme.
Il est donc temps de parler de la programmation des machines.
Programmer revient à faire une séquence d’instructions qui se déroule toujours de la façon suivante : Séquence/Test/Variable/Boucle.
Par exemple, voici la recette du 4 /4 à l’orange :
Prendre à poids égal du beurre, de la farine, des œufs, du sucre, mélanger les ingrédients, ajouter de la fleur d’oranger et mettre au four pour une demi heure en vérifiant la cuisson de temps à autre.

Un être humain va pouvoir faire cette recette simple en comprenant l’implicite, comme avoir l’idée d’aller chercher le beurre dans le frigidaire et la farine dans le placard.
Si on donne cette même recette à un robot, il lui manquera le sens des choses : il mettra les œufs sans les casser et il n’allumera pas le four.
L’implicite est inaccessible pour le robot : on touche aux limites de l’intelligence artificielle.

La programmation peut-être illustrée de la façon suivante :

Séquence (séquence d’instructions qui revient à dire fais ça puis ça…) : Prendre à poids égal du beurre, de la farine, des œufs, du sucre, mélanger les ingrédients, ajouter de la fleur d’oranger et mettre au four pour une demi heure en vérifiant la cuisson.

Test : S’il n’y a pas de beurre, tu peux le remplacer par de la margarine.
Ou dans le cas de la machine à laver : ne pas mettre en chauffe si l’eau n’est pas arrivée.

Variable : Mettre du chocolat à la place de l’arôme orange. Ou bien, dans le cas de la machine à laver : choisir la température de l’eau.

Boucle : Au bout de 10 min de cuisson, vérifier en plongeant un couteau, relancer si nécessaire.

Avec ces 4 étapes, on programme tout : tous les programmes de toutes les machines fonctionnent ainsi, au point où si l’on branche à notre machine à laver un écran, un clavier et une connexion internet, on peut aller sur Facebook !

Il faut donc bien comprendre que la programmation est une façon d’évacuer la pensée.
Ce système a ses racines dans l’algèbre avec les algorithmes.

4. Brève histoire de la connaissance et de l’intelligence.

En effet, l’enjeu premier de l’algorithme est d’enlever la pensée du calcul afin de le rendre accessible à tous. Le mot algorithme, vient d’Al-Khwârizmî qui est le père de l’algèbre avec son Livre des permutations, Algebra. Il s’agit de la fondation de l’algèbre où les valeurs sont symbolisées. Ainsi, 2+2 est une abstraction que l’on comprend bien et qui marche pour tous les objets du monde.

Les mathématiques sont nées en Grèce et en Inde (berceau des équations du 1er et 2ème degré). C’est Al-Khwârizmî qui résoudra ensuite les équations du 3ème degré.
Toutes ces connaissances ont été traduites en arabe puis se sont développées en occident avec la Renaissance. En cela, on peut dire que la construction de ces connaissances et de la compréhension du monde est une coopération de toute l’humanité.

La notion même d’intelligence a évolué avec l’évolution de l’humanité.
Au 2ème millénaire, le summum de l’intelligence était la mémoire avec la transmission orale, puis l’écriture est arrivée, transformant alors le regard qu’on avait sur l’intelligence. Le savoir a ensuite pris le pas avec l’arrivée de l’Encyclopédie et plus tard encore, le calcul.
Aujourd’hui, la notion de l’intelligence s’épure avec l’évolution de l’informatique et le regard sur la question des émotions prend de l’importance. De plus en plus, pour les neurosciences, l’intelligence humaine est corporelle.

Les émotions peuvent-elles s’interpréter avec un algorithme ? Peut-on numériser les émotions ? Il faut faire la différence entre faire semblant et ressentir. Simuler des émotions, les modéliser, ce n’est pas les ressentir.
Apprendre c’est ajuster un paramètre.

D’autres étapes dans l’histoire de l’intelligence du monde sont marquées par des figures comme Ada Lovelace, la femme qui a inventé la notion de boucle et écrit le premier programme du monde, Alan Turing qui, pendant la seconde guerre mondiale, en perçant le secret d’Enigma a épargné des centaines de vies (Voir : Imitiation game et Code breaker) et a fait basculer la société de l’ère industrielle à l’âge numérique, Grace Hopper une soldate américaine qui a inventé le langage binaire 1/0 (la deuzaine et non la dizaine) et une programmation en anglais basique, soit le logiciel…

Conclusion

Les évolutions de la science produisent toujours des révolutions dans notre représentation du monde et de la vie.
Ainsi, de nos jours, on n’a plus peur du téléphone depuis qu’on a intégré qu’il est un support au transfert de la voix et devant un doigt sectionné, il ne viendrait à personne l’idée de mettre le morceau bien au chaud pour le conserver dans de bonnes conditions…
Ces exemples nous sont aujourd’hui évidents.
Pourtant d’autres réalités actuelles ne le semblent pas forcément si évidentes.
Ainsi, croire qu’on peut utiliser l’informatique, juste en cliquant, sans comprendre de quoi il en retourne est une grave erreur…
Croire que les robots deviendront intelligents en est une autre.
Et c’est une croyance que certains aimeraient bien faire adopter car il est dans leur intérêt de faire croire en l’Intelligence Artificielle pour nous détourner de notre attention citoyenne.

Il ne faut jamais oublier que derrière un robot, derrière un ordinateur, il y a toujours un homme.

 
Lycée polyvalent Alphonse Benoit – Cours Victor Hugo - 84800 L'Isle-sur-la-Sorgue – Responsable de publication : M. GUY Proviseur
Dernière mise à jour : dimanche 11 juin 2017 – Tous droits réservés © 2008-2017, Académie d'Aix-Marseille